• Catherine Jubert

Lettre à un-e jeune (ou moins jeune) art-thérapeute

Dernière mise à jour : juil. 2



Cher-e futur-e art-thérapeute,


J’écris à toi qui rêves de devenir art-thérapeute, jeune ou moins jeune. Souvent même, tu as déjà pas mal bourlingué dans la vie et monde du travail. Tu envisages donc de changer de carrière.

Et un jour, tu te dis « Tiens si je devenais art-thérapeute !? »

Rassure-toi, moi aussi, je suis passée par là. Une envie de changement, quelques dispositions artistiques, un intérêt pour l’humain, le désir de donner un nouveau sens à ta vie, un événement déclencheur… Et hop, tu te retrouves sur Internet pour chercher des réponses à tes questions. Quelle formation choisir ? Est-ce qu’il y a des débouchés ? Faut-il avoir un bagage en psycho ? Faut-il être artiste ? Oui, certains posent la question, ne ris pas. C'est un peu comme si on demandait à un garagiste s'il est nécessaire d'avoir des connaissances en mécanique !!! Et j’en passe…

Et là, c’est le maquis. Tu te rends compte qu’il existe une multitude de formations (privées, universitaires proposant des masters ou des DU, en présentiel, à distance, les deux à la fois, en ligne, en 24 heures top chrono et même en promotion sur Groupon !). Pas moins de 1400 ont été répertoriées. Une poule n’y retrouverait pas son poussin. Alors, tu te rends sur les forums ou les groupes dédiés pour essayer de comprendre les différences entre toutes ces formations. Tu y verras tout, son contraire et parfois du grand n’importe quoi. Tels des moutons de Panurge, beaucoup se jettent dans cette foire à la formation. Tu t’aperçois que chacune défend SA sacro-sainte vision de l’art-thérapie dans une sorte de querelle des anciens et des modernes, le tout avec parfois une certaine intransigeance voire un dogmatisme certain. Il ne faut pas se leurrer, les disciplines, dites humanistes, ont aussi leurs Ayatollahs. Tu vois, là, je me suis interrogée 107 ans pour savoir si le tiret entre art et thérapeute n’allait pas déclencher une querelle homérique. D’autant que tu t’en apercevras vite (ou pas, si tu y es déjà inféodé) qu’il existe des gourous dans ce domaine… Je caricature à peine même si j’en vois certains qui se dressent sur leurs ergots (ego).

Tu es perdu, tu doutes, tu continues à aller sur Internet. Et c’est là qu’aux détours de tes recherches, tu tombes sur moi ou sur quelqu’un d’autre, un professionnel qui a sauté le pas et qui exerce. Tu trouves que mon site est sympa et inspirant (je dis ça, parce que je me suis déjà fait piller par des « collègues » indélicats) et tu m’écris pour me demander des conseils sur la profession. Parfois aussi, tu as déjà choisi ta formation et tu demandes à faire un stage dans ma structure.

Alors je te réponds, je t’écris, te parle au téléphone ou te reçois à mon cabinet. Aujourd’hui, pour faire simple j’ai décidé de rédiger un message groupé. Tu veux des réponses pour te déterminer dans ton choix : te lancer ou pas ? Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Parce qu’au fond, tu as peur que ton rêve (j’hésite à écrire ton « fantasme ») s’écroule face aux zones d’ombres et d'incertitudes que tu pressens du métier.

En général, lors de cet entretien, je suis très franche, je confronte à ta motivation réelle et à ton désir. Je ne te cache rien. Je t’explique ce que l’on ne te dit pas de la réalité du métier dans les formations. Rares sont celles, qui, pragmatiques, proposent un module d’installation dans le métier par exemple.

A ton avis, pourquoi ne parle-t-on pas de rémunération, débouchés réels, formalités administratives, communication… ? Réfléchis un peu. Tous ces organismes ne vont pas se tirer une balle dans le pied en te disant qu’en réalité, il n’y a pas de travail pour tout le monde en art-thérapie, même si celle-ci commence à avoir le vent en poupe dans notre société.

Bon, je t’explique et je te brosse le tableau. Je vais te dire clairement ce qu’on murmure du bout lèvres sur les réseaux sociaux.

- Dans ce métier, sache que tu ne seras pas le seul à l’exercer. Aujourd’hui dans la mouvance bien-être, développement personnel et tutti quanti, tout le monde veut devenir art-thérapeute. Tu vas en avoir de la concurrence, blinde-toi. Parfois, je marche dans la rue, je rencontre une connaissance, je lui parle de mon métier. Et il se trouve toujours un moment où cette personne en connait une autre qui voudrait devenir art-thérapeute et qui aimerait en parler avec moi ! Tiens donc…

- Si comme la majorité, tu choisis la médiation arts-plastiques, tu vas avoir beaucoup de concurrences (je te rappelle que le marché est encore étroit). Un petit conseil au passage : démarque-toi, développe tes spécificités. Bref, ne fais pas comme tout le monde. Crée ton métier !

- Si tu choisis de travailler en institution, sache que les postes à temps plein sont rares et sous-payés. Comme le métier n'est pas véritablement reconnu, les grilles de rémunération sont encore plongées dans un joli flou artistique qui arrangera bien tes futurs employeurs. Certaines institutions n'hésiteront pas à te payer au même tarif qu'un animateur BAFA, alors que tu as un niveau Bac+5. Parfois, tu vas devoir cumuler plusieurs postes pour joindre les deux bouts (mais on n’est pas là pour gagner de l’argent, on vaut bien mieux que ça, hein ?). Si avant, tu gagnais bien ta vie, tu vas devoir diviser ton salaire par…beaucoup. Prépare bien ta reconversion.


- Si comme moi, tu choisis de travailler en libéral, il te faudra :

1- Choisir un statut.

Ce n’est pas le plus compliqué, mais sache que si tu es micro-entrepreneur par exemple, tu paieras environ 24% de charges sur le peu que tu as peiné à gagner. Je ne te parle pas d'une SASU, c'est pas loin de 50%. Glups !

2- Trouver un lieu pour travailler.

Faut-il louer, acheter, partager, s’associer ? N'oublie pas qu'il faudra équiper ton local, l'assurer, rembourser ton crédit immobilier…et bien s'entendre avec tes collègues !

3- Bien choisir ce lieu après une petite étude de marché.

Et oui, si tu décides de t’installer dans ta maison de famille située sur le plateau du Larzac, ce sera un peu compromis au niveau clientèle vu le nombre d’habitants au km2. A moins que tu décides de te spécialiser dans l’artovido-thérapie (ça n’existe pas, mais tu peux inventer cette médiation : art-thérapie pour ovins et autres caprins…). Tu es art-thérapeute, tu es donc quelqu’un d’inventif, que diable ! De toute façon, à l'heure actuelle, si tu ajoutes le mot thérapeute au bout de n'importe quel mot, ça marche !

4- En ce qui concerne l’étude de marché, tu peux demander à ton ou ta chéri-e de la faire pour toi.

5- Avoir un ou une chéri-e justement, pour assurer financièrement pendant tes 2 ou 3 premières années de vaches maigres. C’est le temps qu’il te faudra compter pour sortir un peu la tête hors de l’eau à moins que... la Covid ne l'enfonce à nouveau avec ses petites mains sournoises. Et là, il va falloir ruser. être encore plus inventif. Nous en reparlerons.

6- Mais pour sortir la tête hors de l’eau, il te faudra aussi te sortir les doigts d’ailleurs et te faire connaître. Et pour te faire connaitre, il faut impérativement COMMUNIQUER ! Ce n'est pas optionnel, c'est un impératif catégorique : développer un bon site Internet, publier sur tes comptes Instagram et Facebook, y faire des petites vidéos mignonnes et instructives, se faire référencer par Google, réseauter sur les plateformes professionnelles, financer de la publicité, créer des affiches et des flyers, informer régulièrement tes participants par newsletter...Bref, tu devras apprendre à te vendre ! (Beurk ! Quel vilain mot). Mais comme tu es quelqu’un de créatif, je te fais confiance.

7- Tu vois rien n'est perdu. Tu vas au moins découvrir de nouvelles professions auxquelles tu n’étais pas préparé. Si tu veux créer un site clair, joli, sympa et lisible, en un clin d’œil, tu deviendras : manager, webmaster, community manager, graphiste, photographe, vidéaste, comptable… Sans compter que tu devras apprendre à utiliser tous les logiciels et applications qui vont avec.

8- Générer du contenu (voir plus haut), publier des articles et comprendre que tout est lié dans ce système interconnecté.

9-Comprendre les mécanismes du référencement sur Google et ses obscurs algorithmes qui vont faire de toi un dieu ou une déesse en te propulsant comme une fusée tout en haut des moteurs de recherche. Ça c’est le Saint Graal !

10- Gérer ton carnet de rendez-vous. Au début, ce ne sera pas trop compliqué. Avec un seul par semaine, tu devrais y arriver. Et, en plus tu ne seras même pas obligé d’avoir un carnet… Par contre s’inscrire sur un site de référencement et de prise de rendez-vous peut s’avérer utile.

11- Diversifier tes activités, développer des partenariats, démarcher des associations, entreprises et institutions, répondre à des appels d’offres, rédiger des propositions, des devis, t’adapter aux besoins de chacun… C’est toi le boss !

Ah oui, j'oubliais, pense à envoyer sur les roses, ceux qui en voyant le mot Art dans ta profession veulent te faire travailler gratuitement. Ou pire, ceux qui te disent que de toutes façons, tu exerces ce métier par pur plaisir et donc que l'argent n'a aucune importance. Ben, voyons...

12- Ne pas pleurer. Un jour tes ateliers se rempliront. Pour ce jour-là, tu auras préparé une séance aux petits oignons. Tu auras lu une dizaine de bouquins, tu auras passé des heures à la monter minutieusement. Ta communication percutante et inspirante t'a coûté un bras. Tu n’en reviens pas : 5 inscriptions d’un seul coup ! A ce rythme-là, penses-tu, tu vas pouvoir t’acheter un grand carnet de rendez-vous. Le jour J arrive. Tu fais le tour de table et là tu découvres que les participantes sont toutes … art-thérapeutes venues par l’odeur alléchée de la proposition inspirante au tarif atelier et non formation. Ne pleure pas, c’est plutôt flatteur, non ?

13- Avoir une très grosse capacité d'adaptation.

Voilà, tu es arrivé-e à ta 3ème année d'installation. Tu commences à te sentir à l'aise, tes ateliers se remplissent, le vent de la satisfaction souffle en toi et vlan...tout le monde à la maison pour cause de pandémie ! La tuile ! Qu'est-ce tu fais ? Tu te morfonds devant Netflix ? Et bien non, tu fais ce que tu t'étais juré de ne jamais faire : des ateliers d'art-thérapie à distance. De la même façon que tu dois t'adapter à chaque personne rencontrées, tu dois le faire avec les circonstances. La crise que nous venons de traverser a mis en évidence l'extrême fragilité économique des métiers humanistes, mais aussi les ressources que nous avons en chacun. Et zoom, maintenant tu es devenue la déesse-tronc des écrans avec un nouvel outil dans ta besace.

Bon, le revers de la médaille, c'est que les gens ont eu le temps de réfléchir à leur reconversion et veulent tous donner du sens à leur vie et je te le donne dans le mille...devenir art-thérapeute !


Après tout ça et avoir ravalé tes larmes, tu pourras exercer ton métier auprès de tes patients, participants ou clients (je ne sais pas comment tu les appelles.)

Aujourd’hui, je ne t’ai parlé que des à-côtés du métier parce que bien évidemment et heureusement, ce que n’est pas que cela…mais un peu tout de même.

C’est un métier riche, prenant, varié et exigeant.

Souviens-toi, c’est à toi de créer l’art-thérapeute que tu es.

Crée ton métier !


Confraternellement.





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