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  • Catherine Jubert

Les lundis de Lily

Depuis bientôt plus de deux mois, tous les lundis, j’ai rendez-vous avec Lilyane pour un atelier d’écriture très spécial , puisqu’il s’agit de ma maman. J’ai, dans un précédent blog , évoqué cette expérience riche et forte https://www.ecrireaparis.com/blog/je-reviendrai-lundi. Durant, ces quelques heures qui constituent pour nous deux comme une bulle hors du temps, Lilyane relate ses souvenirs à partir de ses photos de famille. Avec son aimable autorisation, j’ai reproduit certains de ses textes.

Elle nous parle avec tendresse et humour de son enfance, de son grand-père et d'un allemand vraiment désarmant.


10 décembre 2018



Voilà, ma Catherine est arrivée. Je vais donc essayer de m’appliquer et de faire ressurgir les souvenirs qui me restent de mon grand-père Burcia. Il a beaucoup marqué ma vie et mon enfance en raison de sa personnalité et de son destin tragique dont nous avons tous tellement soufferts.

A l’inverse de mon grand-père Giustiniani, ce grand père était un bon homme dans le sens littéral du mot, sifflotant toujours, aimant ses poules, ses lapins. Il les soignait comme ses enfants. La nature était sa grande passion. Déjà, son jardin était à son image. Tout y poussait en abondance. Un jardin d’Eden en somme. Il était heureux ainsi. Il m’a appris également à connaître les champignons, les pissenlits, les nèfles… tout ce qui pouvait se manger dans la nature. A cette époque, il n’y avait pas de cultures intensives. Les escargots, les fruits sauvages faisaient partis de tous les trésors. Quelle joie de découvrir en sa compagnie, la naissance des poussins que je devais ensuite, à mon plus grand bonheur, conserver 48 heures sous mon édredon. Je leur ôtais le petit appendice au but de leur nez. Il connaissait et m’enseignait tous les noms d’oiseaux. A l’époque, les arbres fruitiers poussaient d’une façon saine sans produits pour détruire les insectes. Tout était naturel.

Nous revenions de ces escapades avec des paniers pleins. Le bonheur que j’éprouvais alors, je le ressens encore malgré toutes ces années passées.

Hélas, je n’en profitais pas pour me gaver. Je n’avais jamais faim et ne grossissais pas ; au désespoir de mon grand-père qui me pesait avec sa balance romaine. Celle-ci demeurait immuablement au même niveau.


17 décembre 18


Il faut que je parle encore de ce grand-père Burcia qui a tellement marqué mon enfance. J’ai évoqué déjà la drame qui a bouleversé nos vies.

Je voudrais revenir au préalable sur la tragédie qui a transformé nos existences : le déclenchement de la guerre et la fuite les bombardements. L’ennemi était à nos portes. On entendait le bruit de leurs bottes, les pas saccadés, les chants hitlériens. Ce bruit de bottes, je crois l’entendre encore, tant il nous terrorisait. Donc, partir, fuir. Tout le village se préparait d’une façon ou d’au autre. Qui à pied, qui en charrette, qui à vélo pour les plus malchanceux, qui en voiture pour les mieux lotis – ce qui ne fut pas notre cas. Tous les moyens de transport étaient utilisés. Fuir, la peur au ventre. Les avions ne cessaient de cracher leurs bombes et autres engins de mort.

Donc, pour moi, mon grand-père et ma mère, ce fut la charrette chargée de bien modestes choses : quelques nourritures et vêtements. Je ne m’en souviens plus très bien. Je ne pensais même pas à avoir peur. J’étais avec mon grand-père, ce super héros ordinaire qui selon moi était capable de me protéger de tout. Donc, tout le long de cette route funeste n’était que désolation, maisons parties en fumée, animaux morts dans les près, bien sûr. J’ai mis du temps à occulter toutes ces images tant la situation était violente et forte. C’est loin tout ça, mais je vais essayer de me retrouver dans ces moments tragiques.

J’ai le souvenir que nous nous sommes arrêtés à Dammarie-les- Lys, en rase campagne. Là, nous avons trouvé une grange, de la paille pour nous reposer et même des pommes de terre que mon grand-père a réussi à trouver dans les parages. Je ne me rendais pas vraiment compte de ce qui se passait. J’étais avec mon grand-père et je me sentais en sécurité avec lui ; alors que les avions ne cessaient de pilonner les environs, des engins de mort.



7 janvier 19


Un allemand désarmant


J’en étais dans ces moments terribles où mon grand-père Burcia, ma mère et moi étions sur les routes comme des naufragés, perdus dans cette cohue des gens comme nous, terrorisés. Les bombes tombaient tout autour de nous. Il faisait nuit et c’est là que nous vîmes, ce qui nous sembla miraculeux, une vieille grange salvatrice. Pour nous un palace. Nous entrâmes, nous n’étions pas seuls. Des visages fermés ne nous accueillirent pas avec chaleur. C’est le moins que l’on puisse dire. Chacun sur son pré carré de paille, les yeux fuyants, apeurés. Et, il y avait de quoi. Cet abri était bien précaire. Les avions, les bombes ne cessaient de pilonner les environs. Après avoir trouvé un petit coin dans cette grange, nous nous fîmes tout-petits pour ne pas troubler ces autres naufragés que nous étions devenus. Nos yeux s’habituèrent. Parmi ce groupe, situation improbable, se trouvait un jeune allemand, blond, les yeux bleus, comme il se doit. Sans aucun doute avait-il déserté. Et il savait très bien le sort qui l’attendait au dehors.

Nous nous dévisagions sans un mot. Il n’y avait rien à dire de toute façon. Nous partagions la même peur. Donc, c’est là que ce jeune allemand vint vers moi. Il serrait une grande poupée dans les bras qu’il destinait sans doute à sa petite fille qu’il n’était pas sûr de revoir. Il baragouinait quelques mots en français. Je compris qu’il me demandait mon prénom. Je lui dis « Lilyane ». Il sourit et me dit ces mots : « Toi, Lili Marlène ! ». Et il partit d’un grand rire. Les autres le regardaient d’un œil torve et méfiant. Pourtant, face à sa jeunesse, ils ne tentèrent rien face à lui. L’ennemi qui devenait sympa. Comment alors le détester ? Il était désarmant cet allemand.



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