• Catherine Jubert

Fine (Grand prix du concours Don Quichotte de la nouvelle francophone)

Fine



En faisant le tri des quelques affaires qui se trouvaient dans la commode de la chambre de Fine, j’ai failli jeter cette minuscule photographie aux bords dentelés, à première vue totalement insignifiante et ratée. Fine, dont on ne voyait que la moitié du corps y apparaissait telle que je l’avais toujours connue : petite femme sans âge et voutée, éternellement vêtue d’un tablier et d’un fichu qu’elle portait en toute saison. Comme si elle s’était imposée par erreur dans le champ de la photographie, elle apparaissait tassée dans un coin, mangée par le bord gauche de l’image, le bas du corps flouté par un doigt. Surpris par son apparition, le photographe l’avait-il laissé glisser sur l’objectif ou voulait-il lui signifier d’un geste de la main que sa présence était importune ? Elle semblait à la fois étrangement présente et absente de l’image, gommée ou en voie d’effacement en quelque sorte. Il faut dire, que d’une rare discrétion, Fine avait l’art de se faufiler partout et d’apparaître sans qu’on l’ait entendue venir. A petits pas têtus, elle avait dû continuer son chemin sans se préoccuper du ou de la photographe. Ma mère sans doute, qui était à cette époque davantage passionnée par la photographie de nature, et en particulier de ses rosiers, que de portraits.

Fine n’est plus. Elle s’est éteinte doucement, comme elle avait vécu, sans bruit et sans éclat...ou presque.

Fine était en réalité le diminutif de Joséphine. Mais plus personne ne songeait à l’appeler ainsi, tant ce surnom collait parfaitement à cet évanescent personnage.

Il était difficile de lui donner un âge. Pour moi, elle était née vieille et n’avait pas bougé. Il est des gens que le temps marque une bonne fois pour toute et laisse tranquille ensuite. Entrée au service de notre famille à l’âge de 26 ans, elle y était demeurée pendant plus de cinquante ans. Je l’avais toujours connue, même si « connaître » est un bien grand mot la concernant. Transparente à nos yeux, tout le jour, ombre furtive, Fine trottinait menu dans la maison pour s'occuper de la cuisine, du ménage, du linge, du jardin, des courses… mais, étrangement, jamais de nous, les enfants. Parfois, pour la faire sortir de ses gonds, Vincent, mon frère et moi tentions de la taquiner en lui volant son panier de pinces à linge ou en détachant le nœud de son tablier. Mais impossible de la déstabiliser ou de la mettre en colère. Elle tournait en rond trois ou quatre fois sur elle-même, s’asseyait et attendait que nous en ayons fini avec nos bêtises de gamins, les mains posées sur son tablier, en hochant la tête. Les seules paroles que je lui ai jamais entendues prononcer, en dehors de celles qu’elle marmonnait en accomplissant ses tâches, étaient : "bien, madame, merci madame, ce sera fait madame, à votre service". Notre père, lui, se contentait de gestes pour lui demander quelque chose. « Vous avez vu, elle comprend ! », se plaisait-il à fanfaronner devant les visiteurs, comme s’il s’agissait d’un animal. Et il ajoutait : « cette fille un peu simplette est aussi efficace qu'un robot ». Ces mots cruels et injustes auraient dû me révolter et me forcer à prendre sa défense.

Toujours dans un silence feutré, comme montée sur des rails, elle glissait du carrelage froid de la cuisine, au parquet du séjour, puis à la pelouse du jardin. On ne l'entendait jamais arriver. On se retournait, elle était là, présente dans la pièce comme si elle y avait toujours été. Elle disparaissait ensuite tout aussi furtivement. Rien ne semblait l’atteindre, pas même la pluie. Fine avait la réputation de passer entre les gouttes. Il pouvait pleuvoir à torrent, même sans parapluie, elle rentrait sèche. Mon frère et moi la surnommions « le Fantôme de l’Opéra ». Curieusement, sur les photos de famille (ma mère ayant un jour de « grande bonté », décrété, qu'elle faisait partie de la famille, même si elle n'en avait aucun des privilèges), Fine ne semblait pas avoir d'existence réelle. Sur aucune d’entre elles, son corps n’apparaît en entier. Si elle n’était pas cachée par quelqu’un, son image se trouvait floutée, tronquée. C’est sans compter sur l’effacement dû au temps que connaissent les photos anciennes. A présent, il ne demeure que des bouts de Fine, un puzzle de femme sans âge. Aujourd'hui que la vieille servante a disparu pour de bon, je serais dans l’impossibilité de décrire précisément son visage. Et cette idée me hante. Elle a vécu plus de cinquante ans auprès de nous et je suis incapable de retracer son histoire. Peut-on vivre autant de temps auprès d’une personne en ignorant tout d’elle, en passant à côté comme s’il s’agissait d’un vulgaire meuble ? J'ai pourtant essayé maintes fois de reconstituer sa vie. Après avoir étudié au lycée, Un Cœur Simple de Flaubert, je m’étais imaginé qu’elle était un peu la Félicité de notre famille, qui, de désespoir s’attache ridiculement à un perroquet, émanation du Saint-Esprit. Mais quel était le perroquet de Fine ? A quoi s’accrochait-elle pour supporter cette vie d’esclave ? Qu’avait-elle vécu avant ses 26 ans ? Quelle humiliation l’avait rendue quasiment mutique ? Quel immense chagrin avait pu la transformer en ombre vivante ? Un homme s'était-il un jour plongé dans ses merveilleux yeux bleu lavande ? Et si elle n'avait pas de vie privée en dehors de celle que nous lui offrions, sans doute avait-elle une vie intérieure avec des désirs, des rêves, des fantasmes, non ? Quand je demandais à mes parents des précisions à son sujet, ils haussaient les épaules. Tout ce qu'ils trouvaient à me répondre c'est que, consciencieuse et fiable, elle faisait bien son travail, qu’elle n’était certainement pas malheureuse puisque chez nous, elle n'avait jamais souffert ni du froid ni de la faim. Qu’est-ce que je voulais de plus, alors ? Il y a des gens qui se contentent de peu, ajoutaient-ils.

En dehors des jours de marché, Fine ne sortait que très rarement du domaine. Une fois l'an seulement, elle prenait une journée de congé. A cette occasion, elle ôtait son tablier, enfilait des chaussures à la place de ses chaussons, revêtait un manteau informe et sans âge, resserrait son fichu et quittait la maison d’un air déterminé. Elle partait le matin, revenait le soir même, et reprenait son ouvrage. Qu’avait-elle fait durant cette journée ? Avait-elle rendu visite à un parent ? Honoré des morts ? Avait-elle profité de sa liberté, loin de nous, de l’indifférence tyrannique de nos parents et de nos ingratitudes enfantines ? Fine, la secrète, demeurait un mystère. Devenu adolescent puis adulte, préoccupé par bien d’autres sujets, j’ai quitté la maison pour poursuivre des études de médecine, puis mener ma propre vie. J’ai totalement cessé de me poser des questions. Moi aussi, j’avais fini par la ranger dans la catégorie mobilier.

De retour à la maison pendant les vacances, j’avais le sentiment que Fine s'effaçait à mesure que le temps s’écoulait, se fondant un peu plus dans le décor. Quand elle se déplaçait dans la maison, elle ressemblait à une plume poussée doucement par un vent mou et paresseux. Une situation bien étrange : Fine, devenue une très vieille dame toute frêle, servait des gens encore plus âgés qu’elle. Je retrouvais un monde qui tournait désormais au ralenti, avec ses routines, ses petites manies et ses rituelles prises de bec entre mes parents au sujet de la température de la soupe, de la cuisson des poireaux ou autres peccadilles. Un temps suspendu au milieu du temps qui passe sur les corps. Un matin, en prenant mon petit déjeuner dans la cuisine, alors qu’elle faisait la vaisselle (pourquoi n’avaient-ils pas acheté un lave-vaisselle ?), j’observais ses gestes lents et mesurés à travers les volutes de fumée de mon café. L’évier, face à la fenêtre, donnait sur le jardin. Il était encore tôt. En ce début de printemps, une vapeur de brume tapissait l’herbe. Une branche de cerisier en fleurs taquinait indolemment la vitre. Je ne voyais que les mouvements saccadés de son dos, ses mains appliquées à laver, récurer, rincer... J’entendais l’eau couler dans l’évier en inox. Ses cheveux, d’un blanc presque translucide, formaient une couronne de lumière au-dessus de sa tête. Des cheveux d’ange ! A ce moment, la question m’a échappé : « tu es heureuse, Fine ? ». Elle a coupé l’eau. Dans le contre-jour du petit matin, son visage recouvert d’un fin duvet d’oisillon se tourne lentement vers moi. Esquisse d’un sourire, un flash bleu dans son œil gauche. Fine, notre vieille servante de 85 ans retrouve soudain l’éclat de ses vingt ans. Des yeux immenses dévorent son visage comme si un ciel de début de printemps s’y était installé. Comment avais-je pu ne jamais remarquer ce regard-paysage ? Elle s’est avancée lentement vers moi et m’a caressé la joue, en soupirant, « Ah…mon petit ». Ces trois pauvres mots de rien du tout, mais si denses, ont soufflé une immense houle de chagrin dans mon cœur. J’aurais voulu prendre une photo et conserver cette image de Fine. Trop lâche, trop frileux, trop bête, je n’ai rien fait, je n’ai pas eu les mots ni les gestes pour la serrer dans mes bras. Ces pudeurs stupides qui nous entravent…

Quelques jours plus tard, Fine fut victime d'une première petite attaque cérébrale. Elle en perdit l'usage de la parole. Mon père commenta l’événement, disant que cela ne changeait finalement pas grand-chose à la Fine habituelle. Et, même si ma mère ne lui donnait presque plus de tâches à accomplir, la vieille dame refusa de se laisser abattre. Après quelques jours de repos, elle reprit son travail, avec des gestes plus lents encore, presque artistiques et stylisés.

Mais d’ombre, la maladie et la fatigue la réduisirent à l’état de petit fantôme errant dans la maison, glissant plus furtivement qu’avant. Paradoxalement, à mesure que son corps s'estompait, ses yeux, eux, luisaient d’un étrange éclat, comme si la vie avait choisi de ne plus se réfugier que dans son regard.

Un soir, elle ne vint pas nous servir à table, elle se coucha, sans aucune plainte. Pendant plusieurs heures, personne n'osa pénétrer dans sa chambre, son domaine réservé. Ma mère, qui se qualifiait de « femme de tête », prit enfin la décision d'aller voir ce qui se passait. La vieille femme était étendue dans son lit, bras croisés sur la poitrine, un tout petit crayon à papier serré entre ses doigts fins. Encore plus menue et fragile, elle ressemblait à une vieille petite poupée de porcelaine au visage diaphane. Pour la première fois, je me rendis compte que Fine avait vraiment dû être belle. L’approche de la mort lui rendait ce qui lui appartenait. Pour retirer le minuscule crayon, je pris ses mains entre les miennes. Elle resserra son étreinte sur lui, refusant de le lâcher. Ses mains recouvertes de marguerites de cimetière étaient d'une douceur incroyable. Ses joues étaient veloutées comme du duvet. C'était la première fois que je sentais le contact de sa peau. Personne ne touchait jamais Fine. Toute une vie sans caresse…

Frappée par une seconde attaque cérébrale, elle se retrouva presque totalement paralysée. Seuls ses yeux bleus devenus couleur-ciel-d'orage, fixaient un point, juste en face d’elle. Fine, ne s’alimentait plus. J’imaginais que ses os étaient aussi translucides que des ailes de libellule séchées. Les draps allaient la digérer, l'incorporer dans leurs fibres. La vie qui la quittait laisserait juste un sillage moutonneux dans le ciel.

Petite flamme vacillante, elle s'éteignit doucement. Juste avant de mourir, elle redressa la tête, tendit le cou vers ce point qu'elle fixait depuis des semaines, juste au-dessus de la commode en pin où étaient rangés ses quelques effets : une reproduction pâlie d’un tableau de Magritte, L’Oiseau de Ciel. Elle que l'on croyait complètement muette, prononça un étrange et dernier mot « l'azur ». Au contact de sa tête, l'oreiller de plume émit un léger soupir.

Après son décès, il ne fallut pas bien longtemps pour ranger sa chambre ; Fine ne possédait presque rien : quelques vêtements, des livres de messe, une bible, des peignes pour retenir ses cheveux, une dizaine de tout petits crayons très pointus, certains ne mesurant pas plus d'un centimètre. Mais surtout, à l’intérieur de la commode en pin, se trouvaient une dizaine de carnets de moleskine noire, entre les pages desquelles étaient collées des photos de mon frère et de moi, prises aux différents âges de notre vie. Tous étaient recouverts d'une écriture minuscule, nécessitant presque une loupe pour être déchiffrée. A l’intérieur, des milliers de poèmes d'une beauté âpre et fulgurante. Dans les premiers, elle y retraçait avec minutie les gestes de son quotidien pour les élever à une poésie universelle. Au passage, fine analyste de l’âme humaine, en quelques traits cinglants, dans des portraits dignes de Labruyère, elle égratignait la mesquinerie, l’égoïsme, la bêtise crasse et petite bourgeoise de mes parents. Progressivement, au fil des carnets, les thèmes évoluaient ; mon frère et moi en étions devenus les seuls sujets. Nous en étions le cœur ou tout au moins ce qui le faisait palpiter et vibrer.

Chaque soir, une fois ses travaux domestiques accomplis, dans ces carnets qu’elle allait certainement acheter lors de ces rares sorties chez un papetier de renom, telle une miniaturiste, elle avait ciselé des textes comme des camés…et en avait fait des épiphanies. Pendant toutes ces années, en silence, elle nous avait observés, scrutés, analysés. Elle avait attendu avec impatience nos premiers pas. Elle avait consigné nos premiers mots d’enfants, noté tous nos changements corporels, poids et taille compris. Elle avait déchiffré nos pensées les plus intimes, s’était effrayée de nos fréquentations, avait prié pour notre réussite. En lisant tous les carnets d’une seule traite, j’ai vu nos vies entières défiler sous les yeux de Joséphine. Rien ne lui avait échappé de ce que nous vivions et ressentions. Ma propre mère en savait-elle autant sur moi ?

Ce qui me fit le plus de mal, c’est qu’elle s’était imaginée tenir des conversations avec nous, de longues conversations sur ces petits riens qui fondent les grandes réflexions. Elle y faisait les questions et les réponses. Et en effet, c’est bien ce que j’aurais répondu. Elle parlait de nous comme si nous étions ses propres enfants en nous appelant « mes petits ». Elle disait aussi son chagrin de voir « ses chers petits » quitter la maison et sa joie de les voir revenir pendant les vacances. Elle avait pour nous, dans ces pages, des mots d’amour que n’avait jamais prononcés notre propre mère. Elle nous aimait profondément, inconditionnellement…et nous, aveugles, sourds et ingrats ne lui avions jamais rendu cet amour. Pourtant, il me semblait que ces carnets répondaient à la question que je lui avais posée, Fine es-tu heureuse ?

En s’inventant un monde à travers nous, Fine avait été heureuse à sa façon. Enfin, je l’espère de tout mon cœur.

A la dernière page du dernier carnet, d'une écriture tremblotante, elle avait juste eu le temps d'écrire avant de s’endormir définitivement : "Enfin, l'azur..."

Qu’elle y repose en compagnie de l’Oiseau de Ciel.





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