• Catherine Jubert

Ecrire à 5 mains (1) : Jeanne

Un samedi par mois, Antoine, Elsa, Eric, Françoise et Valérie se réunissent pour un atelier d'écriture littéraire.

Lors de la dernière séance, ils ont fait l'expérience de l'écriture collective à 5 mains en écrivant le portrait d'un personnage. Chacun donnant de lui une vision différente, un être singulier et complexe a émergé de l'imaginaire collectif. C'est ainsi qu'est née Jeanne.


Tous les textes ont été reproduits avec leur aimable autorisation.




Tout le village s’en est aperçu. Jeanne est revenue. Depuis trois mois on la revoit dans le bistrot de ses parents « Au bougnat heureux ». Le matin à 7 heures, elle soulève le rideau de fer à l’aide d’une manivelle grinçante. Elle allume les lumières, met en route la machine à café, accueille les premiers clients. Je la trouve triste. Elle me souriait avant. C’était sincère. Maintenant son regard est vide, elle est ailleurs, songeuse.

Le matin je prends toujours un petit noir. Le soir je reviens à l’heure de l’apéro. Je n’ai pas besoin de lui commander. Elle sait : elle me prépare mon kir, comme je l’aime avec beaucoup de sirop de cassis - le sucré me plaît - et trois doigts de sauvignon bien frais. Je suis sûr qu’elle me porte attention même si nous n’échangeons que quelques mots polis.

Il y a quelques mois, elle avait disparu du village. Sa mère, Gertrude et son père, Gaspard, racontaient qu’elle faisait un séjour en sanatorium, dans les Alpes. Je croyais que les sanas avaient disparu, en même temps que la tuberculose, grâce au BCG. A moins que ses parents ne l’aient pas vaccinée. Alors que nous tous - en principe - avons été piqués par le Docteur Samuel.

La Jeanne ne parle jamais d’elle. J’ai du sentiment pour elle. Mon cœur vibre quand je la vois. Je pense que j’en suis amoureux. Elle a l’air d’un oiseau, fragile, effarouchée. J’ai envie de la prendre dans mes bras, de la rassurer, de lui tenir chaud, de lui dire des mots doux dans le creux du cou.

Elle est pâlotte. Ses yeux gris qui brillaient si joliment avant, sont souvent cachés par ses paupières. Elle a des mains fines, presque transparentes, alors qu’elle s’occupe de laver les verres, le sol du café. Elle me fait penser à Cendrillon.

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La Jeanne, elle est revenue, elle manque pas d’air ! Sous ses airs de pauvresse malheureuse, elle cache un caractère à toute épreuve. Son histoire de sanatorium, c’est du pipeau. Si je disais tout c’que j’sais, ça ferait du bruit dans le village. Mais ça remonte à l’époque du Docteur Samuel et de toute sa clique…si vous voyez c’que j’veux dire et j’ai promis aux parents - que Dieu les protège - de jamais rien révéler… En tous cas, méfiez-vous des apparences. C’est pas pour rien qu’elle a disparu pendant des mois et c’est pas un hasard si le fils du Docteur Samuel veut racheter le café. Moi j’dis : « y a des cadavres dans les placards, et celui qu’ouvrira les portes y sera pas déçu ». Forcément personne m’écoute parce que je suis vieux et que certains -des mauvaises langues - prétendent que j’aime trop la bouteille. Que des menteries. N’empêche, j’en sais des choses… et y en a des qui feraient bien de se méfier… surtout maintenant… c’est p’t’être bien l’heure des comptes et l’addition, elle va être lourde.

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La pauvre Jeanne, c’est une vraie sainte. Elle est venue dans l’église un jour. Je l’ai trouvée agenouillée sur un prie-Dieu devant l’autel. Elle marmonnait des « Notre père » et des « Je vous salue Marie ». Quand elle m’a vu, elle m’a demandé à se confesser. Ensuite nous avons parlé. Elle me dit qu’une partie du village la regarde bizarrement, qu’elle sent bien qu’on cancane des choses dans son dos. Des jeunes qu’elle connaissait enfant, des amis de ses parents refusent de lui parler. On raconte qu’elle avait accouché au loin et abandonné l’enfant, ou qu’elle avait avorté, alors qu’elle est partie se soigner. Au café elle s’épuise, elle se tue au travail. Elle voudrait partir. Elle m’avoue aussi qu’un type vient régulièrement, deux fois par jour ; elle le trouve curieux. Elle se demande si c’est un vicieux ou s’il a un béguin pour elle ! Il n’est ni beau ni moche. Elle se dit qu’après tout il est peut être normal.

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La Jeanne, un cas dans le village. Comme dans tout village, il y a des secrets, des personnes qui défraient la chronique. Jeanne était de ceux-là. Partie, revenue, partie puis revenue sans que jamais personne, sauf ses proches, soit au courant.

Jeanne, j’ai passé un après-midi à la buvette avec elle. Elle avait un avis plein de bon sens sur chacun et surtout elle n’en voulait à personne. Elle n’aspirait qu’à vivre. Pouvoir voir ses parents vieillir tranquillement puis faire sa vie en toute quiétude et sans jugement. Je ne savais rien de son passé, mais il semblait douloureux. Je l’admirais.

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Je n’aime pas les cancans de village. Sornettes, médisances, racontars, malveillance. Il faut que ça cause et il y a toujours une proie. Jeanne est victime des « on dit, du « qu’en dira-t-on ».

J’habite derrière le bistrot. Je lui ai proposé de faire son petit jardin. Il jouxte le mien. J’aime les fleurs et je crois avoir la main verte. J’adore arroser les plantations le soir un peu avant le coucher du soleil. Jeanne a accepté et elle a acheté au marché un petit citronnier. Elle presse chaque matin un jus de citron, c’est bon pour la santé.

Je me suis souvent demandé si l’amertume du citron lui rappelait un souvenir triste.

Le soir tard, elle s’installe dans le jardin, derrière le bar. Elle tire une chaise et allume une cigarette. Je vois le petit point rouge qui brille par intermittence.

Tôt le matin, je sors acheter mon pain, passe au bistrot pour le premier noir de la journée, bien serré. Nous échangeons quelques mots sur la pluie ou le beau temps. Nous sommes des taiseux.

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Ecrire à Paris : 52ter, rue de Billancourt - 92100 Boulogne-Billancourt

Réservations en ligne : thérapeutes.com

 

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Photographies © Catherine Jubert

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