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Photographies © Catherine Jubert

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  • Catherine Jubert

Briser la glace : sortir du traumatisme par la création

Mis à jour : 6 sept 2019




Pourquoi créons-nous ?

Pourquoi créons-nous plutôt qu’autre chose ?

D’où nous viennent les idées ?

Existe-t-il un pays où les idées germent, fermentent, un lieu de gestation ?

Ce pays existe. J’ai eu la chance de le rencontrer, un peu par hasard en errant. Ce n’est pas vraiment un pays, disons plutôt une zone, un accident du paysage et de la géologie.

Bien avant la création, des événements se jouent souterrainement, de façon très profonde dans les entrailles de la terre. Des plaques se heurtent, se chevauchent, entrent en friction, laissent passer un peu de magma en fusion, quelques inoffensives fumeroles. Les éléments cherchent à retrouver leur place mais n’y parviennent pas. La lutte pourrait être sans fin sans cette inéluctable poussée magmatique. Quels phénomènes poussent la lave à remonter lentement, le long d’une colonne étroite ? Parfois, elle rencontre des goulots d’étranglement, se résigne à retourner au fond ou prend d’autres itinéraires. Mais rien à faire, à un moment ou à un autre, il faut que ça sorte, que ça explose et se répande au-delà du cratère, inonde et brûle les paysages alentours, les détruise aussi. Parfois le volcan créatif accouche d’une minuscule souris ratatinée, parfois, c’est tout autre chose…

Cette représentation violente et quasi éjaculatoire de l’acte créateur se retrouve souvent dans mon travail. Des éléments éparpillés explosent, se répandent partout comme montant d’une colonne représentée par un arbre ou encore sortant d’un crâne. D’où vient ce besoin incontrôlable de projeter à l’extérieur ce qui est au-dedans ? Quelle est cette force première et viscérale qui pousse la lave à sortir et qui n’est apaisée que quand la « chose » est projetée sur la feuille sous forme de texte, collage, peinture ou photographie ?

Cependant, la création apaise-t-elle réellement le créateur ? Je ne pense pas puisqu’il continue à créer inlassablement et parfois obsessionnellement ? Peut-être met-elle juste en image le dessous des plaques. Nous désigne-t-elle de manière détournée l’indicible, met-elle en forme l’informe ?

C’est pour ça que je ne pouvais pas répondre à la sempiternelle question : d’où te viennent toutes ces idées (comprendre ces idées folles et un peu macabres) ? D’abord parce que je n’en avais aucune idée. Mais maintenant que je le sais, je ne peux pas le dire non plus, pour ne pas refroidir l’acheteur potentiel face à une vérité trop crue et peu glamour.

Je collectionne de manière compulsive des photographies anciennes d’inconnus achetés aux enchères ou dans des brocantes. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je le découvrirai peut-être un jour.

L’idée, que d’aucuns qualifieront de saugrenue, m’est venue de congeler certaines des images, notamment des corps nus et des portraits. J’ai appelé ce projet « Cryogénie ». C’est ça « Crie au génie » ! Mais oui, au fond, l’idée était vraiment géniale !

J’installais mes photos, dans de petits ou grands récipients, les plaçaient au congélateur au milieu des courgettes et des maquereaux surgelés, attendais quelques heures, les ressortais et les photographiais en macro. Tout m’intéressait. Mon corps n’était qu’un œil immense qui photographiait tout dans une sorte de transe : le lissé sensuel de la glace, les bulles qui se formaient sur les visages, le voile qui les opacifiait, les volutes, les craquelures, fissures, déchirures. J’aimais voir ressurgir les regards du fond des temps qui me regardaient moi, intensément. Ces regards sombres et profonds ne me lâchaient pas, me questionnaient, semblant me supplier. Peu à peu la glace fondait, ne laissant que des plaques de ci de là, des bouts de visages ou de corps déchirés, fragmentés, des gueules cassées retournant au néant. En eux, une infinie et insondable tristesse. Tout, je photographiais tout, jusqu’au mon moindre lambeau significatif de papier. Il y avait dans ce processus une jouissance morbide et sensuelle. Il me fallait recommencer, inlassablement pour retrouver ce plaisir obscur.




J’ai un temps abandonné la glace pour d’autres matières. Au fond, le processus était similaire, que les visages soient recouverts d’encre diluée dans l’eau ou d’un film plastique : occultation, révélation, destruction, reconstruction, fluidité, fixité, recouvrement, ensevelissement, résurrection… En commun l’idée de transparence et de fluidité.

Mais pourquoi cette obsession ? Je sais que des artistes peuvent effectuer la même œuvre durant des années, voire toute une vie. C’est comme frapper à une porte qui refuse de s’ouvrir : on crée, on cogne, on crée, on cogne…et on continue parce qu’elle reste hermétique et que de toute façon on ne sait rien faire d’autre que d’être dans cette répétition à la fois rassurante et aliénante.

Et un jour, la porte s’ouvre. Tout s’éclaire et devient lumineux.

Lors d’une « Nuit Blanche » à Paris, j’avais assisté à une fascinante performance : une jeune femme nageait en apnée dans un immense tube à essai, tout en se délestant de ses vêtements qui formaient comme d’étranges rubans flottant autour d’elle. Sa nage était lente et sensuelle. De temps à autre, elle remontait à la surface pour respirer et reprenait sa nage hypnotique. Être autant à l’aise dans l’eau me fascinait, moi qui la craint. J’ai filmé et photographié toute sa prestation.

Puis contrairement à mon habitude, j’ai congelé cette image où elle tend les bras en l’air en remontant à la surface.






Et là, en regardant l’image sur l’écran de mon ordinateur, le choc. C’était comme si une immense main me tirait en arrière et me forçait à remonter le cours du temps. J’ai 10 ans, c’est l’été, je suis en vacances à Palavas les Flots, je nage tranquillement autour du matelas gonflable sur lequel reposait l’un de mes oncles. Cette main ne fait pas que me tirer en arrière, elle appuie sur ma tête, fort, de plus en plus fort, pèse de tout son poids d’homme de 20 ans, insensible à mes gesticulations et aux bulles qui jaillissent de ma bouche. Elle continue. C’est une main implacable qui veut ma mort, je le sens, je le sais à son poids fatal. Ce n’est pas ou ce n’est plus soudain un jeu pour lui. Je suffoque, mes poumons sont vides, je vais mourir noyée. Puis il relâche la pression. Je remonte à la surface. L’air entre à nouveau violemment dans mes poumons. L’indicible cruauté de son geste me gifle et me condamne au mutisme. Je sors de l’eau sans rien dire à mes parents restés sur le sable. Le silence recouvre le traumatisme de son opacité.

Il a fallu 40 ans pour que le souvenir remonte lui aussi à la surface et que je puisse mettre des mots sur cette peur panique de l’étouffement et que je comprenne enfin mon travail. J’avais brisé la glace du traumatisme.



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